L'Œuvre architecturale de Le Corbusier, une contribution exceptionnelle au Mouvement Moderne

d'ensemble d'une villa moderniste blanche sur pilotis, toit-terrasse et bandeau de fenêtres horizontales, entourée
Sommaire9 sections
  1. 01Deux refus avant l'inscription de 2016
  2. 02Ronchamp : une chapelle coupée de son environnement contemplatif
  3. 03Pessac et Stuttgart : des maisons disparues, d'autres remplacées
  4. 04Poissy et Paris : le paysage grignoté autour de deux façades
  5. 05Marseille : reconstruire à l'identique après un incendie
  6. 06Chandigarh : une menace qui n'a pas eu lieu, mais qui reste sur la table
  7. 07Tokyo : un jardin qui brouille la lecture du bâtiment
  8. 08Trois critères, pour une même idée : l'influence plutôt que le monument
  9. 09Qui coordonne la conservation d'un site éclaté sur trois continents

Dix-sept bâtiments de Le Corbusier, répartis dans sept pays, sont inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis le 17 juillet 2016.

Deux refus avant l'inscription de 2016

Le dossier a été rejeté deux fois par le Comité du patrimoine mondial, en 2009 puis en 2011, avant d'être révisé et accepté en 2016 lors de la 40e session tenue à Istanbul. Le projet, engagé dès 2003, avait dû réduire son périmètre : l'œuvre bâtie de Le Corbusier existe dans onze pays sur quatre continents, mais la série retenue ne compte que dix-sept sites, dans sept pays, la France, la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, l'Argentine, le Japon et l'Inde. Ce resserrement n'a rien d'anodin : il a fallu convaincre le Comité que chaque site conservait assez d'intégrité et d'authenticité pour porter, seul, une part de la valeur de l'ensemble. La série couvre un demi-siècle de production, des premières villas des années 1920 jusqu'au Complexe du Capitole en Inde, achevé après la mort de l'architecte en 1965. On y trouve des maisons individuelles, comme la villa Savoye à Poissy ou la maison Guiette à Anvers, des immeubles collectifs comme l'Unité d'habitation de Marseille, des bâtiments religieux comme la chapelle de Ronchamp ou le couvent de la Tourette, et des équipements publics ou industriels, dont une manufacture toujours en activité à Saint-Dié-des-Vosges.

Ronchamp : une chapelle coupée de son environnement contemplatif

La chapelle Notre-Dame-du-Haut, construite par Le Corbusier sur un site de pèlerinage vieux de plusieurs siècles, a vu son intégrité en partie compromise par la construction d'un nouveau centre d'accueil des visiteurs et d'un couvent tout près du bâtiment. Ces ajouts récents coupent la chapelle de l'environnement de colline pour lequel elle avait été pensée. Le Comité du patrimoine mondial a jugé la situation assez sérieuse pour demander la mise en œuvre urgente d'un programme de conservation concerté sur ce site précis. La chapelle elle-même, achevée en 1955, reste un des bâtiments les plus visités de la série, ce qui explique en partie la pression immobilière et touristique qui a conduit à l'implantation de ces nouvelles constructions à ses abords.

Pessac et Stuttgart : des maisons disparues, d'autres remplacées

À la cité Frugès, à Pessac, une des maisons standardisées dessinées par Le Corbusier a été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur cette parcelle et deux autres, de nouveaux bâtiments incompatibles avec les principes de l'architecte ont depuis été construits. Le lotissement modèle de la Weissenhofsiedlung, à Stuttgart, a subi des pertes plus lourdes encore : sur les vingt et une maisons construites en 1927 pour l'exposition du Werkbund, dix ont disparu sous les bombardements de la guerre et la reconstruction d'après-guerre, ce qui a affecté l'intégrité d'ensemble du site. Le lotissement, dirigé par Mies van der Rohe, réunissait à l'origine dix-sept architectes de l'avant-garde européenne, dont Le Corbusier, qui avait obtenu les deux parcelles les plus visibles, face à la ville. Sous le régime national-socialiste, la Weissenhofsiedlung a même été qualifiée de « village arabe » par ses détracteurs, qui réclamaient sa démolition. Elle a survécu à cette période, mais pas à la guerre qui a suivi.

Poissy et Paris : le paysage grignoté autour de deux façades

À la villa Savoye, à Poissy, la prairie qui entourait à l'origine la maison a été amputée dans les années 1950 par la construction d'un lycée et de terrains de sport sur trois de ses côtés. L'environnement du bâtiment, jugé fragile par le Comité, reste aujourd'hui sous cette pression. À Paris, l'immeuble locatif de la Porte Molitor a connu une atteinte plus directe : un stade de rugby a été construit exactement devant sa façade de verre, l'un des éléments les plus caractéristiques de l'immeuble. Le bâtiment garde toute son authenticité de conception, mais sa capacité à se faire voir depuis la rue s'en trouve réduite. Ces deux exemples montrent une menace récurrente sur la série : ce ne sont pas les bâtiments eux-mêmes qui se dégradent le plus vite, mais leur environnement immédiat, transformé par des décisions d'urbanisme prises sans lien direct avec la protection du patrimoine.

Marseille : reconstruire à l'identique après un incendie

En 2012, un incendie a détruit une petite partie de l'Unité d'habitation de Marseille, le prototype le plus connu des grands ensembles corbuséens. Le bâtiment a depuis été entièrement reconstruit selon la conception d'origine, mais le Comité note que cette reconstruction, aussi fidèle soit-elle, réduit dans une certaine mesure l'authenticité du site : refaire à l'identique n'est jamais tout à fait la même chose que conserver l'existant. L'Unité d'habitation reste malgré cela le prototype le plus copié de la série : conçue pour la production en série, elle a inspiré des dizaines de grands ensembles construits en Europe dans les décennies suivantes, rarement avec le même soin apporté aux proportions et à la lumière.

Chandigarh : une menace qui n'a pas eu lieu, mais qui reste sur la table

Le complexe du Capitole, à Chandigarh, sert de tête au plan de la ville voulue par Le Corbusier comme l'expression la plus aboutie de sa Ville radieuse. Son authenticité pourrait être affectée si deux projets discutés à un moment donné, un palais du Gouverneur et un musée de la Connaissance, venaient finalement à être construits sur le site. Rien n'indique que ce soit imminent, mais le Comité a jugé urgent de préparer un plan de conservation propre au Capitole. Le Capitole utilise par ailleurs le Modulor, le système de proportions mis au point par Le Corbusier à partir des dimensions du corps humain, pour organiser ses espaces extérieurs : c'est l'un des rares endroits de la série où ce système théorique se lit directement dans l'aménagement d'une place publique, à l'échelle d'une ville entière.

Tokyo : un jardin qui brouille la lecture du bâtiment

Au Musée national des Beaux-Arts de l'Occident, à Tokyo, le parvis avait été pensé à l'origine comme un vaste espace dégagé. Des plantations installées en 1999 détournent aujourd'hui l'attention du bâtiment et de ses perspectives principales, une menace plus discrète que l'incendie ou le stade, mais réelle. Le musée, achevé en 1959, reste le seul bâtiment de la série construit en Asie ; il a servi de prototype à un modèle de musée à croissance illimitée, conçu pour s'agrandir par extensions successives sans remettre en cause le plan d'origine, un principe repris ensuite ailleurs dans le monde.

Trois critères, pour une même idée : l'influence plutôt que le monument

Le Comité a retenu trois critères, et aucun ne porte sur la beauté d'un bâtiment pris isolément : une réponse exceptionnelle, par l'architecture, aux enjeux de la société du vingtième siècle ; un échange d'influences sans précédent, diffusé à l'échelle mondiale pendant un demi-siècle et lié à la naissance du mouvement moderne ; enfin l'association directe de l'œuvre bâtie aux idées de ce mouvement. C'est la diffusion d'une pensée architecturale, plus que tel ou tel édifice, qui a justifié l'inscription d'une villa individuelle à Poissy au même titre qu'un complexe institutionnel à Chandigarh.

Qui coordonne la conservation d'un site éclaté sur trois continents

Une Conférence permanente réunit les autorités des différents pays concernés, chargée de conseiller les États et de coordonner la promotion du bien. Une association des Sites de Le Corbusier fédère les collectivités locales dont les territoires abritent un des dix-sept bâtiments. La Fondation Le Corbusier, qui détient les droits moraux sur l'œuvre de l'architecte, apporte son expertise, en particulier là où les bâtiments appartiennent à des propriétaires privés extérieurs à la Fondation. Des comités de coordination existent en France, en Suisse et en Argentine pour superviser la gestion locale des sites. Ce qui manque encore, selon le Comité du patrimoine mondial lui-même, c'est un cadre clair pour que les États se préviennent mutuellement d'un projet d'aménagement sensible avant qu'il ne menace un site constitutif, et donc la valeur de l'ensemble de la série. Ce défaut de dialogue préventif entre États explique une partie des dommages déjà constatés : le stade construit devant l'immeuble de la Porte Molitor, comme le lycée construit près de la villa Savoye, ont chacun été autorisés par une administration locale sans que l'existence d'un bien inscrit ailleurs dans le monde n'ait pesé dans la décision.

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