Te Henua Enata, les îles Marquises

Des pics volcaniques abrupts couverts de forêt dense surplombant une côte isolée des Marquises
Sommaire9 sections
  1. 01Un archipel qu’on rejoint depuis Tahiti, pas directement
  2. 02Sept éléments, huit vallées, une occupation continue depuis l’an 1000
  3. 03Le paepae, la plateforme qui portait toute la vie du village
  4. 04Trois vallées se visitent, les autres restent sous la forêt
  5. 05Des récits qui se transmettent encore de famille en famille
  6. 06Une biodiversité qui bat des records d’endémisme
  7. 07Une mer quasiment épargnée par la pêche industrielle
  8. 08Ce qui menace l’équilibre du site
  9. 09Une gestion partagée entre l’État, la Polynésie et les six communes

Les Marquises forment l’un des archipels les plus isolés du Pacifique Sud, accessible par avion depuis Tahiti, avec des sites en partie cachés sous la forêt.

Un archipel qu’on rejoint depuis Tahiti, pas directement

Les îles Marquises se trouvent au centre de l’océan Pacifique Sud, en Polynésie française, à environ 1 500 kilomètres au nord-est de Tahiti. Aucun vol international ne dessert directement l’archipel : il faut d’abord rejoindre Papeete, puis prendre une correspondance aérienne vers Nuku Hiva ou Hiva Oa, les deux îles qui concentrent l’essentiel des infrastructures. Le cargo mixte qui ravitaille l’archipel offre une autre option, plus lente, pour ceux qui préfèrent voir défiler les îles depuis le pont d’un bateau.

Sept éléments, huit vallées, une occupation continue depuis l’an 1000

Le bien inscrit regroupe sept éléments répartis sur l’archipel, dont huit vallées particulièrement denses en vestiges archéologiques. L’histoire commence vers l’an 1000, quand des navigateurs venus par la mer se sont installés dans ces vallées encaissées, du sommet des crêtes jusqu’à l’accès à la mer. Les Ènata, un mot qui signifie « êtres humains » en marquisien, se sont organisés en chefferies distinctes, chacune occupant une vallée comme unité territoriale et symbolique. Cette organisation a perduré jusqu’au contact avec les Européens et l’annexion de l’archipel par la France en 1842.

Le paepae, la plateforme qui portait toute la vie du village

La technique de construction la plus visible sur le terrain reste le paepae, une plateforme de pierre sèche à deux niveaux, bâtie sur les pentes des vallées sans mortier ni liant. Certaines atteignent six mètres de hauteur. Elles servaient de base aussi bien aux habitations qu’aux lieux cérémoniels, les tohua et les meae, où se pratiquaient les rassemblements collectifs. Autour de ces plateformes, les Ènata ont développé un art de la sculpture sur pierre, le tiki, et de la gravure, avec des pétroglyphes qui couvrent encore certains blocs rocheux des vallées.

Trois vallées se visitent, les autres restent sous la forêt

Seuls certains sites, dans les vallées de Hatiheu, Taaoa et Puamau, ont été défrichés et restaurés : ce sont eux que l’on peut aujourd’hui parcourir sans expédition particulière. Ailleurs, la chute démographique qui a suivi le contact européen a entraîné l’abandon des anciens villages, et la forêt a repris ses droits sur la plupart des vestiges. Ce couvert végétal dense a paradoxalement protégé les ruines de l’activité humaine moderne, au prix d’une lisibilité réduite : certaines pierres se trouvent aujourd’hui délogées par les racines des arbres.

Des récits qui se transmettent encore de famille en famille

Le choc démographique consécutif au contact européen a failli faire disparaître les Ènata en tant que peuple, mais les récits, les mythes et les légendes en langue marquisienne n’ont pas totalement disparu avec eux. Ils circulent encore aujourd’hui dans les familles, souvent attachés à un paysage précis, une vallée ou un rocher, et ils recoupent les écrits laissés par les premiers visiteurs européens à la fin du XVIIIe et au XIXe siècle ainsi que les premiers travaux ethnographiques menés à la même époque. Cette triple source, orale, écrite et scientifique, permet de reconstituer une partie des croyances liées aux origines du monde chez les chefferies ènata.

Une biodiversité qui bat des records d’endémisme

Sur terre comme en mer, l’archipel arrive presque systématiquement en tête ou juste derrière pour la part d’espèces qui n’existent nulle part ailleurs. Plus de la moitié des 305 espèces végétales recensées dans le périmètre du bien sont irremplaçables, concentrées notamment dans les forêts sèches du littoral et dans les forêts de nuage qui coiffent les crêtes de Nuku Hiva, Ua Pou, Tahuata et Fatu Iva. Ces forêts d’altitude abritent, à elles seules, plus de 70 % des espèces endémiques d’un sommet, d’une île ou de l’archipel tout entier. Deux oiseaux illustrent la fragilité de cet équilibre : l’òmaò keekee de Fatu Iva, dont la population ne compterait qu’une trentaine d’individus, et le pahi de Tahuata, estimé à moins de 300 individus en 2017.

Une mer quasiment épargnée par la pêche industrielle

L’absence de récif corallien, rare pour cette latitude, donne aux eaux marquisiennes une productivité exceptionnelle. Des bancs de plusieurs centaines de dauphins se rassemblent au pied des falaises, aux côtés de deux espèces de raies manta dont la présence simultanée sur un même site de plongée reste quasiment unique au monde. La pêche industrielle est interdite dans le périmètre du bien, et l’ensemble des eaux polynésiennes constitue un sanctuaire pour les mammifères marins et pour les requins. La biomasse de poissons y atteint en moyenne 3,30 tonnes par hectare, avec des pointes à 20 tonnes par hectare sur certains sites, l’une des valeurs les plus élevées mesurées au monde. Sur une surface marine d’environ 3 400 kilomètres carrés, les poissons côtiers affichent un taux d’endémisme de 13,7 % et les mollusques de 10 %, ce qui place les Marquises aux côtés d’Hawaii, de l’île de Pâques et de la mer Rouge parmi les grands foyers d’endémisme marin de la planète. Quarante-trois espèces marines emblématiques fréquentent ces eaux, dont seize mammifères marins et vingt-six espèces de raies et de requins.

Ce qui menace l’équilibre du site

Les espèces végétales envahissantes, en particulier le miconia, l’acacia, le falcata et le tulipier du Gabon, gagnent du terrain sur la végétation d’origine et fragilisent certains vestiges archéologiques. Les animaux redevenus sauvages, laissés en divagation, dégradent aussi les sites en pente. Le changement climatique ajoute une pression supplémentaire, avec une élévation lente du niveau de la mer et des sécheresses plus fréquentes, deux évolutions déjà mesurées sur l’archipel.

Une gestion partagée entre l’État, la Polynésie et les six communes

La gestion du bien est coprésidée par le ministre polynésien chargé de la culture et de l’environnement, et par le président de la communauté de communes des îles Marquises, la CODIM. Un plan général d’aménagement fixe les règles applicables à l’ensemble des six communes de l’archipel, et une association du patrimoine mondial existe désormais dans chacune d’elles pour associer les habitants aux décisions. Une cellule de coordination, distincte du comité de gestion, s’occupe du quotidien : mise en œuvre du plan de gestion, centralisation de l’information et animation du réseau des six associations locales, une par île de l’archipel. Son mandat suppose des moyens humains et financiers stables, faute de quoi la gouvernance partagée resterait un cadre sans les ressources pour le faire vivre.

Selon Le Centre du Patrimoine mondial. Tous droits réservés., cette gouvernance locale reste la condition pour que les pratiques coutumières continuent d’appuyer la protection du site sur le long terme.

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